« En Hollande, les femmes chefs d’orchestre ne sont pas légion »

Publié le Mis à jour le

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Frédérique Chauvet et le BarokOpéra Amsterdam

La musicienne française Frédérique Chauvet est flûtiste, chef d’orchestre et directrice artistique du BarokOpéra Amsterdam qu’elle a fondé en 2000. Le 6 novembre prochain, elle dirigera Don Giovanni au Théâtre royal de La Haye, spectacle soutenu par l’Alliance française. Cet opéra de Mozart est donné en français et sous-titré en néerlandais. Interview.  

Vous vous êtes installée aux Pays-Bas dans les années 90. Dans quel contexte êtes-vous venue vivre ici ?
J’habite ici depuis vingt-cinq ans. Quand je suis entrée au conservatoire de la Haye, les Pays-Bas étaient les pionniers de la musique ancienne et il y avait un énorme vivier de musiciens du monde entier qui venaient se spécialiser ici. La mentalité hollandaise, moins austère et plus festive qu’on ne le pense, m’a convenu. Je me suis mariée avec un Hollandais. Je vis à Amsterdam qui est une capitale mais une ville plus humaine que Paris, avec moins d’anonymat. Les Hollandais ont l’esprit de groupe et c’est justement ce qu’il faut dans la musique : collaborer pour créer une oeuvre.

La musique ancienne est l’une de vos passions…
Oui, le son de la flûte ancienne, qui fait partie des instruments à vent, me touche beaucoup. D’une façon générale j’aime la part de créativité que la musique ancienne laisse à l’interprète. A l’époque les compositeurs étaient eux-mêmes les interprètes et leurs notations sur les partitions étaient donc sommaires. Deux ou trois cents ans après, il y a une grande liberté pour réinterpréter ces oeuvres. J’aime puiser dans les textes et l’iconographie de l’époque, dans le contexte historique, politique et social des oeuvres. J’aime retrouver le pourquoi d’une oeuvre, ses clefs, pour la créer avec notre regard actuel et les instruments de l’époque. Je trouve intéressant de chercher des liens entre l’ancien et le moderne.

Vous avez fondé le BarokOpéra Amsterdam, pouvez-vous nous dire quelques mots sur cet ensemble qui épouse plusieurs styles musicaux comme le baroque, le classique et le romantisme.
Ma première passion est la redécouverte des oeuvres anciennes. Après je me suis passionnée pour l’opéra et les formes qui allient musique et théâtre car beaucoup de choses sont possibles. J’engage toujours un metteur en scène pour travailler avec moi. Le duo directeur musical et metteur en scène est riche. Nous jouons en effet de la musique baroque, classique et romantique, toujours avec cette même démarche de redécouverte des oeuvres.

Dans notre société de l’image, la chef d’orchestre Nathalie Stutzmann estime que le genre symphonique, uniquement musical, est en danger face à l’opéra, genre lyrique éminemment visuel. Vous partagez ce sentiment ?
Je pense que c’est tout à fait vrai. En même temps, c’est logique dans une société visuelle qu’il y ait un développement des multiples formes artistiques visuelles. C’est un enrichissement. Avant que l’opéra comique ne soit joué dans les grandes salles que l’on connait, toutes les formes des 17e et 18e siècles étaient surtout présentées dans le cadre des foires par des compagnies qui voyageaient de ville en ville. On était dans le visuel : acrobaties, scènes d’ombres chinoises, jongleries…

Avant de s’adresser à un public plus élitiste, l’opéra était une forme populaire. Est-ce que cela fait partie de vos aspirations d’élargir le public de l’opéra, de revenir aux fondamentaux du genre ?
Oui, cela a toujours été une motivation profonde, avec une grande envie de faire partager ces magnifiques musiques à un large public. Avec toutes les remises en question de la culture que l’on accuse d’être élitiste, il y a un besoin de faire revivre ces formes populaires. Rappelons qu’au 18e et au 19e siècle, on allait au théâtre trois fois par semaine pour se divertir.

Vous présentez un Don Giovanni en français avec quatre chanteurs (deux barytons, une soprano, un ténor) et vingt musiciens. Quelle couleur particulière avez-vous voulu donner à cet illustre opéra ?
C’est une version écourtée qui dure 1h40. Le spectacle montre une répétition fictive du Don Juan le 6 novembre 1815, qui sera ensuite joué le 7 décembre 1815. Il y a un jeu théâtral entre les deux premières versions françaises de 1805 et 1815. Les chanteurs sortent de leur rôle pour devenir acteurs et discuter de leur travail. Avec beaucoup d’humour, les dialogues donnent les clés pour mieux comprendre le mythe de Don Juan. Ces versions sont le reflet de l’évolution de la société au cours de trois périodes très différentes : la Révolution, Napoléon et sa chute. Le mythe est interprété par rapport aux obsessions de chaque époque.

Vous avez dirigé des opéras de Monteverdi, Charpentier, Rameau, Lully… Quel compositeur a vos faveurs ?
Il y en a tellement que j’adore. Quand on approfondit une musique on se passionne pour elle, donc plus j’avance moins je peux dire les compositeurs que je préfère ! Mais je peux quand même citer Henry Purcell qui est très abordable car il touche aussi bien les néophytes que les spécialistes. Son oeuvre comporte une variété extraordinaire, de la polyphonie céleste aux chansons pour boire. Il y a une variété d’émotions, de niveaux de compréhension, de registres. Si on joue du Purcell lentement c’est presque de la musique contemporaine, avec des phrases et des harmonies très étonnantes.

En France, les femmes sont de plus en plus nombreuses à diriger des orchestres classiques et à s’imposer dans un univers plutôt masculin. Comment avez-vous vécu cette aventure aux Pays-Bas ?
Effectivement, en France un certain nombre de femmes exercent cette profession et on sent une attitude positive. Ce n’est pas le cas ici. Dans un premier temps je n’ai pas pensé à cela. Et puis au bout d’un certain nombre d’années on a commencé à me poser des questions et j’ai réalisé que ce n’était pas pareil. En Hollande, les femmes chefs d’orchestre ne sont pas légion, je n’en connais même aucune ! J’ai essayé d’aborder le sujet vis à vis de la presse néerlandaise qui n’est pas spécialement intéressée. Une femme chef d’orchestre, qui plus est dans la musique ancienne, n’est pas prise au sérieux par ses homologues. C’est incroyable parce que dans la vie quotidienne femme et homme sont ici assez égaux.

Quelles sont les qualités requises pour diriger un orchestre ?
Réussir à rassembler les énergies des musiciens qui ont de fortes personnalités musicales, leur donner envie d’aller dans une même direction avec beaucoup d’exigence et de plaisir, pour réaliser avec le chef d’orchestre une interprétation commune. Il faut avoir une conception très claire de ce que l’on veut, que le geste soit précis, être réceptif à ce que les musiciens proposent. Le contrat est qu’au bout du compte c’est moi qui décide. Je dois donner envie aux gens de proposer et aussi d’adhérer au choix final.

A quel moment le bonheur de la chef d’orchestre est-il à son apogée ?
Quand on arrive à être tous dans la même inspiration musicale, en symbiose. J’aime aussi beaucoup le raffinement et la variété des couleurs propres aux instruments à vent. Ces couleurs se marient et se fondent alors pour en créer de nouvelles. C’est magnifique.

Propos recueillis par Anne Leray

Don Giovanni, Anno 1815, vendredi 6 novembre à 20h30, Koninklijke Schouwburg, Korte Voorhout 3, 2511 CW Den Haag. Entrée : de 31,5 euros à 7,5 euros.
https://www.ks.nl/agenda/450/BarokOpera_Amsterdam/Don_Giovanni_anno_1815/

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Le BarokOpéra Amsterdam (photo d’archives)
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