Anne Calife : « Tout le café que j’absorbe se transforme en encre noire »

Publié le Mis à jour le

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Anne Calife écrit depuis 1999

Le 20 novembre à 20h30, Anne Calife sera l’invitée d’une soirée littéraire organisée par La Librairie Nomade à La Haye. Auteure française installée à Paris, elle viendra partager avec le public les textes de quelques-uns de ses romans sur la scène du théâtre Mallemolen. Ses livres mettent en récit l’histoire d’êtres en marge, en rupture avec eux-mêmes et avec la société. Des êtres qui glissent, basculent, perdent pied. Avec ses mots vrais et ses réponses inattendues, elle nous a accordé une interview.

C’est par téléphone que nous avons contacté Anne Calife avant sa venue à La Haye. Elle nous a répondu, un soir de la semaine dernière, depuis les bureaux de sa maison d’édition à Paris, The Menthol House publishing. Invitée à La Haye par La Librairie Nomade, structure itinérante qui organise des séances de dédicaces, des lectures et des rencontres littéraires, Anne Calife viendra partager des extraits de ses romans : Meurs la faim (1999), Contes d’asphalte (2007), Et le mail s’envola comme un oiseau (2008) et Tant mieux si je tombe (2010). « Avant de me lancer dans les lectures, j’ai répété pendant six mois deux heures tous les jours, en travaillant notamment avec une chanteuse lyrique. Il y a des livres que je connais presque par coeur. Plus on répète un livre et moins on a l’impression de l’avoir écrit, c’est étrange » explique-t-elle. Après six années d’études de médecine qui se sont révélées être une fausse route, Anne Calife est devenue écrivain. Ecrits à la première personne, ses livres ont été d’abord publiés sous son vrai nom Anne Colmerauer.

Née à Grenoble, vous avez grandi à Montréal puis à Marseille, vous êtes ensuite partie à Nancy, vous vivez à Paris… D’où vient ce mouvement ?
Je me suis constituée dans la fuite. J’ai quitté Marseille pour quitter mes parents. La fuite d’une enfance, d’une maltraitance, c’est pour ça que j’ai beaucoup bougé. Je continue toujours quelque part à les fuir.

Combien de livres avez-vous publiés ?
Je n’en sais rien. Je sais, je suis déconcertante. Peut-être neuf.

Quel est celui qui vous a le plus remuée, déroutée, étonnée ?
Le premier que j’ai réussi à écrire. Je l’ai écrit enceinte et le jour de l’accouchement, j’étais en train d’écrire un chapitre quand j’avais des contractions, et ça sortait, ça sortait… Je ne suis pas allée à la maternité tout de suite car je voulais terminer mon chapitre. C’était Meurs la faim publié en 1999 chez Gallimard. Sur la boulimie. Quand j’ai commencé à l’écrire, je ne savais ni que j’étais enceinte ni que j’allais écrire un livre.

Parmi vos romans, il y a Contes d’Asphalte publié en 2007, pour lequel vous avez passé une année à vivre dans la rue, à retranscrire votre expérience à mesure que vous l’éprouviez. C’est une démarche radicale et une expérience que peu font volontairement.
Pour les personnes extérieures effectivement, ça paraît assez fou. Mais pour quelqu’un qui me connait et qui connait mon passé, c’est moins dur que ce que j’ai vécu enfant. Ce qui est le plus difficile dans la rue, ce sont les conditions physiques, bien entendu, mais surtout l’abandon par les autres et l’abandon de soi. Là au moins j’étais vraiment abandonnée, de façon réelle, c’était une concrétisation de ce que j’avais connu plus jeune. Lors de cette expérience, je me servais de mon corps comme d’un outil de réception, en prenant des notes au fur et à mesure. C’était en 2004, je venais d’avoir 40 ans, je vais en avoir 50. Ce n’était pas les mêmes conditions, il y a encore plus de gens à la rue aujourd’hui.

Dans quel état êtes-vous sortie de cette année à vivre dehors ?
Pendant longtemps, j’étais mieux à l’extérieur que dans la maison. J’ai eu du mal à réintégrer ma vie normale. Dehors on n’a pas de ménage à faire, pas de souci matériel, on est pris en charge.

D’après ce que vous dites, c’était une expérience plus positive que négative ?
Oui, j’en garde de bons souvenirs. Physiquement c’était difficile, de dormir, on a froid… Pendant longtemps j’ai eu les ongles bleus. C’est un exemple idiot mais après ça on ne peut plus jamais aller au ski, ce n’est pas possible, on n’a pas envie. C’est un non-sens de profiter d’être dans le froid car le froid c’est vraiment une agression, comme une tornade ou un tsunami, c’est une personne intérieure qui vous attaque, c’est une horreur.

Votre rapport à l’écriture est-il boulimique ?
Dans le sens compulsif oui. Quand j’écris il faut toujours que j’aie avec moi de la nourriture, quelque-chose à manger et un grand bol avec du liquide dedans. Pour saisir le monde extérieur, je mange en même temps que j’écris. Je ne fais que transvaser des liquides, je bois du café, et sécrète du café, tout le café que j’absorbe se transforme en encre noire.

Quelle est votre raison d’écrire ?
J’écris pour ne pas avoir peur. L’écriture est une forme de coque qui me protège de la réalité. La réalité est violente, brutale, elle me saute au visage. J’ai besoin de créer une autre réalité, un autre monde. C’est une écriture fluide, liquide, avec beaucoup beaucoup d’images, par lesquelles je traduis mes émotions ; une écriture toujours à la première personne du singulier, le narrateur étant un misérable, un vulnérable « je ».

En écriture, êtes vous plutôt du soir ou du matin ?
J’ai toujours été du matin et c’est en train de changer. Pendant plus de quinze ans j’écrivais trois à quatre heures tous les matins, c’était la première chose que je faisais en me réveillant, et après il me fallait deux heures pour atterrir. Mais cela s’est avéré dangereux, je ne sortais plus et ne voyais plus personne, j’étais en train de me couper du monde, j’avais des hallucinations. Je prends maintenant cela avec plus de sagesse, je ne peux plus travailler comme ça.

Vos thèmes sont la folie, la solitude, l’exclusion, la boulimie, l’addiction numérique. Vous précisez que votre matière est l’organique, le corps, les perceptions. Est-ce que vos études de médecine ont influencé votre écriture ?
Oui sans doute. Ou alors c’est parce que mon corps a été considéré comme un objet pendant mon enfance et que j’ai voulu lui donner une autre place. Le corps a été marqué.

Acceptez-vous l’étiquette d’auteure engagée ?
J’ai des avis mais après… A Paris je vais régulièrement à des soirées littéraires et je rencontre des gens engagés qui se battent pour des idées, les défendent. Je me sens toute petite. Je n’ai pas un égo très prononcé. Je commence en ce moment à écrire sur la prostitution. Tout m’intéresse mais certains sujets me font écrire. Tout ce qui est à la marge, ce qui est lié au corps. J’essaie plutôt de purifier, de changer les idées qu’on se fait sur les gens en marge. C’est un peu comme le lotus, le roseau, le nénuphar, qui poussent depuis la vase. Pour survivre, le lotus n’a pas le choix, il doit se diriger vers la lumière à la surface, pour étendre ses feuilles, ouvrir ses pétales blancsJ’essaie d’amener quelque chose de beau, élever ces personnages avec une écriture poétique, les mettre à une place différente, mais de là à dire que je suis engagée…

Propos recueillis par Anne Leray

Anne Calife, invitée par La Librairie Nomade, vendredi 20 novembre à 20h30 au Mallemolen Theater, Mallemolen 53f à La Haye.
Entrée libre sur réservation : lalibrairienomade@gmail.com

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