Pascal Rambert : « Ce qui reste dans une vie, ce sont les moments intenses, saillants, une naissance, un amour, la mort »

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Pascal Rambert (photo M.D)

Le dramaturge et directeur du théâtre de Gennevilliers, Pascal Rambert, sera à La Haye le 8 mars prochain avec Clôture de l’amour, à l’affiche du Theater aan het Spui. Créée en 2011 au festival d’Avignon, cette pièce qui scrute et creuse le moment d’une séparation entre un homme et une femme, a été jouée 150 fois dans sa version originale et adaptée dans une dizaine de langues à travers le monde. Un succès sans doute lié à ce que son sujet a d’universel. Interview.  

Pascal Rambert vit, pense, travaille et respire avec le théâtre depuis presque quarante ans. Auteur, metteur en scène, chorégraphe, réalisateur, il est directeur du Centre dramatique national de Gennevilliers depuis 2007, qu’il a dédié à la création contemporaine et aux artistes vivants. Dans son théâtre à lui, inventif et hybride, le réel est source d’inspiration et les relations humaines tiennent lieu de sujet principal. Le verbe y est aussi capital et la langue impulse le mouvement. C’est depuis Bologne qu’il a répondu à nos questions. Il y présente actuellement la version italienne de sa pièce La Répétition, alors que sa nouvelle création Argument, créée à Orléans en janvier 2016, est à l’affiche du théâtre de Gennevilliers. Invité à La Haye par l’Alliance française et le Theater aan het Spui, il viendra donner Clôture de l’amour, oeuvre qu’il a écrite (1), qu’il met en scène et qu’il lui arrive également de jouer. Le 8 mars, il sera ainsi sur scène face à Audrey Bonnet, avant de rencontrer le public à l’issue d’une représentation unique.

Clôture de l’amour a fait le tour du monde. Combien de représentations comptabilise cette pièce qui continue à tourner partout ?
La version française a tourné environ cent-cinquante fois, et les autres versions adaptées dans une autre langue, par moi-même ou remises entre les mains d’autres artistes, autour de cinq cents fois. Au théâtre de Moscou par exemple, ils viennent de redemander les droits jusqu’en 2018. Mes pièces tournent dans le monde depuis plus de vingt ans, mais à un tel niveau, c’est un succès qui vous arrive une fois dans votre vie. Je n’en suis ni fier, ni mécontent, c’est comme ça.

Comment cette histoire a-t-elle commencé ?
Elle a commencé à Avignon en 2011. C’est l’endroit où tous les professionnels du monde se retrouvent. Le lendemain de la création, on me téléphonait d’Italie, des Etats-Unis et du Mexique, pour que je vienne faire des adaptations. Dès la fin des applaudissements, on a senti quelque chose d’inhabituel. Cela a été immédiat. Cette pièce a aussi un dispositif très simple, un homme et une femme, un théâtre vide, c’est très facile à produire. Ma dernière création (Argument, ndlr) qui se joue à Paris en ce moment, c’est aussi un homme et une femme qui s’affrontent, pendant la Commune à Paris, mais avec des centaines de litres d’eau qui tombent sur le plateau. C’est plus compliqué à déplacer !

Une version néerlandaise de Clôture de l’amour a été donnée à La Haye en février 2015 avec Johanna ter Steege et Reinout Bussemaker. Qu’aviez vous pensé de ce travail ?
Je suis venu voir la pièce en effet. C’est une version un peu influencée par notre mise en scène. Ce que j’avais beaucoup apprécié, c’était la ténacité de la metteur en scène. Elle l’a vu en 2011 à Avignon et a tout fait pour monter la tournée ici, avec deux acteurs que j’ai trouvé vraiment bien. J’ai vu plein de mises en scène de la pièce dans le monde, je ne porte pas de jugement sur la façon dont les gens le font car mes textes sont faits pour être transformés, triturés, coupés au besoin. 

Mes pièces tournent dans le monde depuis plus de vingt ans, mais à un tel niveau, c’est un succès qui vous arrive une fois dans votre vie. Je n’en suis ni fier, ni mécontent, c’est comme ça.

Vous précisiez dans une interview que Clôture de l’amour reprend et développe une scène de séparation figurant dans une pièce antérieure (John et Marie). Vous n’en aviez pas fini avec ce sujet­ ?
J’ai une cinquantaine d’années, je fais du théâtre depuis que j’ai 16 ans et au bout d’un moment on comprend mieux ce que l’on fait. On se rend compte que l’on travaille finalement sur un espace assez réduit, comme un territoire qui serait de la largeur d’un timbre. Il n’a pas l’air d’être très grand, mais on le creuse. On travaille dans sa profondeur. Je me suis aperçu que mon territoire, ce qui m’était le plus naturel pour observer le réel, passe par le couple, la famille, et les sentiments que l’on éprouve dans les moments importants de la vie. Ce qui reste, ce qui nous touche toujours, ce sont les moments intenses, saillants, comme une naissance, un amour, la mort d’un être proche. Pour Clôture de l’amour, je me suis mis sur le canal de la vie, à ce moment d’une séparation. 

La rupture est ici un furieux face à face. Vous parlez même d’une « chambre de torture ». Est-ce parce qu’une séparation peut être placée assez haut dans l’échelle de la douleur intellectuelle ?
Des sentiments que l’on considère, comme l’amitié et l’amour, qui sont quelque chose d’extrêmement valorisé et positif, peuvent comme un gant qui se retourne, faire apparaître de véritables chambres de torture, de forclusion. C’est bien de battre en brèche les clichés que l’on peut avoir sur l’amour. Une chambre de torture, c’est aussi l’enfer psychique que peut représenter la vie d’un couple. Aussi beau soit-il, l’amour peut être étouffant et anxiogène. Il y a ici une proximité du langage avec l’énergie physique, psychique, l’épuisement que représente une séparation. C’est de l’oralité, j’essaie de me mettre dans le flux contradictoire de la parole humaine.

Pourquoi avoir opté pour deux monologues ? C’est à l’image d’un dialogue qui ne passe plus, des amants qui soliloquent ?
Ce sont deux artistes qui se séparent, et ça parle essentiellement de ce qu’est l’art du théâtre : écouter, regarder, parler. On voit quelqu’un qui parle pendant une heure et quelqu’un qui lui répond pendant une heure, mais pour moi c’est une longue phrase qui se déploie et répond à une autre phrase. Pendant qu’elle se déploie chez l’homme, l’actrice est dans l’écoute. Ce n’est pas seulement lorsque l’on parle que l’on existe sur un plateau de théâtre. C’est un dialogue.

Clore un amour est un processus qui prend du temps, qui s’échelonne. Vous avez voulu concentrer ici la matière de ce mouvement-là ?
C’est à travers la langue, sa construction, que je le concentre. Je crée des mondes, des mondes autonomes, des territoires de langage. Là, c’est un monde rempli d’amour mais très tendu, très en opposition. 

« J’ai une cinquantaine d’années, je fais du théâtre depuis que j’ai 16 ans et au bout d’un moment on comprend mieux ce que l’on fait. On se rend compte que l’on travaille finalement sur un espace assez réduit, comme un territoire qui serait de la largeur d’un timbre ».

Est-ce que vous aviez en tête de grands amoureux mythiques de l’histoire du théâtre, ou une tragédie en particulier, quand vous avez écrit la pièce ?
Je suis un amoureux inconditionnel de Bérénice de Racine. J’aime aussi beaucoup Shakespeare, et dans Antoine et Cléopâtre, pièce que j’ai montée, ce que j’ai toujours trouvé très beau est cette idée d’un impossible amour. Leur amour n’existe réellement qu’une fois qu’ils sont morts. C’est pareil pour Roméo et Juliette. Il y a quelque chose qui n’a pu être accompli de façon terrestre et l’amour dépasse le tombeau. Le théâtre se prête énormément au développement de l’amour quand il est impossible.

Le texte a été écrit sur mesure pour ses deux interprètes Audrey Bonnet et Stanislas Nordey, pour leur corps, leur timbre de voix, leur personnalité. Lorsque vous êtes sur scène à la place de Stanislas Nordey, vous entrez dans le rôle que vous avez écrit pour un autre ou pour un autre vous-même ?
C’est quelque chose d’exceptionnel, une amitié qu’on a depuis quinze ans. La situation est merveilleuse d’être face à Audrey, d’être tous les deux en scène. Je ne suis pas acteur, donc ce que je fais est assez brut, c’est un rapport d’énergie avec Audrey. Cela produit un spectacle à la fois assez similaire et pourtant différent. 

Un mot sur votre langue, très vivante, sur les mots qui se percutent, s’entrechoquent, frappent fort. C’est une écriture très retouchée et corrigée, ou faite d’un seul jet ?
Les deux. Je pense à mes pièces deux ans à l’avance, je les laisse reposer pour qu’elles travaillent dans le moteur de l’inconscient et après je me mets à les rédiger. Donc elles sont prêtes d’une certaine manière. J’ai plutôt un rapport archéologique à la parole, je vais la chercher et quand elle sort de façon libre et intense, je la retravaille ensuite pour lui donner un caractère plus heurté. C’est un travail sur le flux et la forme. Comme je vous le disais, je monte presque toutes mes pièces dans des versions étrangères, en Europe, en Russie, en Asie, une fois que j’ai fait la version française. Cela me donne l’occasion de les mettre à distance, de mieux les comprendre, mieux parfois que dans ma propre langue.

Propos recueillis par Anne Leray

(1) Edité aux Solitaires intempestifs, le texte Clôture de l’amour a reçu le prix du théâtre public au palmarès du Théâtre 2013 , le prix de la meilleure création d’une pièce en langue française par le Syndicat de la Critique 2012 et le grand prix de littérature dramatique du Centre national du théâtre en octobre 2012.


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Stanislas Nordey et Audrey Bonnet (photo Marc Domage)

« Clôture de l’amour », mardi 8 mars à 20h15, en français (sans sur-titrage), durée 2h, Theater aan het Spui. Adresse : Spui 187, La Haye. Réservation : 070-346 52 72 ; tarif : 20 euros. Une rencontre avec Pascal Rambert, animée par le journaliste Ariejan Korteweg, est prévue à l’issue de la représentation. Une dégustation de vins français, accompagnée d’une restauration légère, est possible sur place à partir de 18h30 (tarif combiné pièce + repas : 30 euros). Le spectacle est programmé à l’occasion de la Journée internationale de la femme et dans le cadre du mois de la francophonie aux Pays-Bas. Sa programmation résulte d’un partenariat inédit entre le Theater aan het Spui et L’Alliance française de La Haye.

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