Philippe Lalliot : « Aux Pays-Bas, il n’y a ni palabre, ni malentendu »

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Philippe Lalliot, ambassadeur de France (photo F. DLM)

Depuis mars 2016, Philippe Lalliot est l’ambassadeur de la France aux Pays-Bas. Six mois après sa prise de fonction à La Haye, entretien avec un diplomate au long cours, visiblement tombé sous le charme du nouveau pays auprès duquel il représente l’Etat français et avec lequel il conforte et développe des relations d’ordre politique, économique, culturel…

Avenant, volubile et posé. Philippe Lalliot, 50 ans dont vingt années à travailler pour le Quai d’Orsay en France et à l’étranger, ne dénote pas avec l’image que l’on se fait d’un diplomate. Nommé par François Hollande (1) suite au départ de son prédécesseur Laurent Pic, parti rejoindre le cabinet de Jean-Marc Ayrault en février 2016, Philippe Lalliot était auparavant Délégué permanent de la France auprès de l’Unesco. Sportif, marié et père de trois enfants, il confie avoir des « goûts assez classiques » en matière de culture. Grand lecteur de Stendhal, amateur de blues, on le verra rarement au théâtre ou devant une scène de danse. Au spectacle vivant, il préfère les musées, avec en guise de coups de coeur aux Pays-Bas, Le Mauritshuis à La Haye, le Rijksmuseum et le musée Van Gogh à Amsterdam. Dans le calme de son bureau situé dans les étages de l’Ambassade de France à La Haye, à quelques pas de l’imposant Palais de la paix (2), il aborde et développe les enjeux de son métier. Car finalement, qu’est-ce que cela veut dire être ambassadeur ? 

Cela fait vingt ans que vous évoluez dans la diplomatie, au sein du ministère des Affaires étrangères, vingt ans que vous vivez entre Paris, Washington, Bruxelles et New York. En quoi la diplomatie est un exercice qui vous a attiré ?
C’est un milieu que je ne connaissais pas du tout. Il y a des dynasties de gens qui ont pris l’habitude, enfant, de vivre à l’étranger, d’avoir un père ou une mère diplomate, ce n’était pas mon cas. Mes parents, originaires du village de Montmirail en Auvergne, travaillaient pour France Télécom.

Lors de la fin de mon cursus à l’ENA, dans le cadre d’un stage que l’on devait faire dans une ambassade, j’ai eu la chance de partir six mois en Syrie, à Damas. C’était au milieu des années 90, peu après l’arrivée de Bachar Al-Assad au pouvoir. A l’époque, je m’étais beaucoup déplacé dans ce pays qui était d’une richesse phénoménale. Ce qu’il est devenu aujourd’hui est un cauchemar.

J’étais auprès de l’ambassadeur Jean-Claude Cousseran, qui a aussi été le patron des renseignements français et qui est un grand spécialiste du Proche-Orient. Ces six mois ont été exceptionnels. J’ai découvert le métier de diplomate avec lui et ça a été une révélation. A tel point que j’ai décidé de rentrer au ministère des Affaires étrangères. Sans cette rencontre, j’aurais peut-être fait des choix différents. J’ai commencé au Quai d’Orsay à 30 ans, alors que la plupart des diplomates commencent à 25 ans. J’étais un étudiant un peu attardé, j’ai fait des études pendant dix ans, j’ai adoré ça, et j’ai retrouvé cette même excitation en travaillant.

La diplomatie est-elle une chose qui s’apprend ?
La diplomatie est un vrai métier. On traîne une image de dilettante avec la pub Ferrero qui nous a fait du mal il y a quelques années. Ce qu’elle montre est loin d’être la vraie vie ! Il y a en effet une part de représentation avec des cocktails et des dîners, mais c’est une caricature, c’est 10% du travail. Je ne connais pas de métier qui permette de faire des choses aussi diverses. C’est un milieu intellectuellement très intéressant où l’on rencontre des carrières et des gens très différents. A cette richesse propre à la diplomatie s’ajoute le goût du voyage et des langues. 

Quel est le pourcentage aujourd’hui de femmes ambassadeurs ?
Il n’y en a pas encore assez, même si on a fait des progrès. Quand j’ai commencé ce métier, il y avait 10% d’ambassadeurs qui étaient des femmes, un chiffre ridiculement bas. Aujourd’hui on est presque à 30%. On est loin encore de la parité mais on progresse. C’est une préoccupation récente et cela demande des politiques très déterminées. C’est d’ailleurs devenue une obligation légale. D’ici 2020, on devra avoir 40% de femmes dans des fonctions d’ambassadeur ou de direction au Quai d’Orsay. On essaie des solutions originales. En septembre, pour la première fois, un couple a été nommé sur un poste d’ambassadeur en Croatie. C’est la femme et l’homme qui se partagent la représentation de la France à Zagreb, ils vont se passer le relais de six mois en six mois. C’est déjà pratiqué par les Britanniques, les Néerlandais et les Suisses. On expérimente.

Quels sont les risques du métier ?
Il y a des risques que  l’on peut qualifier de soft mais qu’il faut avoir en tête. Il ne faut pas idéaliser le voyage et l’expatriation. C’est une énorme richesse, mais c’est aussi une contrainte, notamment pour la famille et les proches du diplomate ; il y a la question de l’éducation des enfants, le départ et le retour en France. Cela peut produire des choses splendides mais aussi des catastrophes en terme de déracinement. C’est finalement la même chose pour les entreprises multinationales. 

On est dans une génération où les couples ont le même niveau de formation et la même envie d’exercer. C’est une contrainte pour le conjoint car il est difficile de conjuguer deux carrières avec des expatriations successives. Cela implique des choix, pour ne pas dire des sacrifices, et une grande souplesse dans l’organisation. C’est une décision que l’on prend à deux. Mon épouse travaille pour la Banque mondiale et enseigne le droit à Nanterre et Science-po. A dire vrai, elle voyage plus que moi.

Il y a aussi des risques plus directs, c’est à dire vitaux ?
Oui, on ne dit pas assez que c’est un métier dangereux. A l’autre bout du spectre, il y a des risques physiques immédiats dans toutes les zones de guerre, de conflit, à Kaboul ou en Irak par exemple. La vie de nos ambassadeurs est directement exposée. On prend bien sûr des mesures pour assurer leur sécurité mais ça reste une forte contrainte. Ce sont d’ailleurs des pays où l’on envoie l’ambassadeur seul, sa famille n’est pas autorisée à y séjourner. Jusqu’à présent, on pouvait dire de certains pays en guerre qu’ils étaient à risque maximal. Aujourd’hui il y a des pays qui ne sont pas en guerre et où pourtant il y a un risque important qui pèse sur les représentants de la France. Je n’ai cependant jamais été exposé personnellement.

« Le métier est devenu plus rapide. Et plus dense. Il faut suivre le mouvement. »

Premier secrétaire à l’ambassade de France à Washington, Consul général de France à New-York, Porte-parole du ministère des Affaires étrangères et du développement international… Vous avez occupé une dizaine de postes, lequel vous a le plus passionné ?
C’est la pire des questions ! A chacun, j’ai trouvé une saveur particulière et je n’ai jamais fait quelque chose qui ne m’intéressait pas. Chaque poste est pour beaucoup ce qu’on veut en faire. Je n’aurais pas supporté de m’ennuyer. Le principal critère est de se sentir utile à l’endroit où on se trouve, et d’y prendre du plaisir.

Ambassadeur est le grade le plus élevé de la hiérarchie diplomatique. On ne le devient donc pas du jour au lendemain.
Le système français est organisé de telle manière que le plus souvent, il y a une montée dans la hiérarchie du quai d’Orsay au fil des expériences. Il y a d’autres systèmes où on peut être nommé ambassadeur sans avoir mis les pieds au ministère des Affaires étrangères. C’est le cas du système américain avec des nominations très politiques.

Et quand on le devient, veut-on le rester ?
Oui, c’est un tel plaisir qu’on veut le rester. Sachant qu’une disposition assez récente fait que vous ne pouvez pas faire plus de deux postes et sept ans à l’étranger. Ensuite vous devez revenir à Paris. En effet, qu’est-ce que quelqu’un connait de son pays après vingt-cinq ans à l’étranger, et comment peut-il le représenter et défendre ses intérêts ? 

Beaucoup de métiers évoluent en raison des mutations humaines, sociales, économiques, technologiques, des conflits, des crises… Est-ce le cas de celui d’ambassadeur ?
Oui, car il est plongé dans les évolutions de la mondialisation. Il a par exemple connu la révolution numérique qui a d’énormes conséquences sur la relation entre les responsables de deux pays qui peuvent entrer plus facilement en contact.

On utilise aussi les mêmes outils que tout le monde pour communiquer avec la population du pays où on se trouve. L’Ambassade a son propre site Internet, ses réseaux sociaux et la manière de promouvoir les intérêts de la France aux Pays-Bas passe aussi par ces moyens de communication, ce qui n’était pas le cas il y a dix ans.

Il y a aussi l’accélération des déplacements, je me me rends plus souvent à Paris que le premier ambassadeur de France aux Pays-Bas en 1583 ! Le métier est devenu plus rapide. Et plus dense. Il faut suivre le mouvement.

Quel genre d’ambassadeur êtes-vous ?
Je conçois les relations entre deux pays de la façon la plus globale possible, et particulièrement la relation franco-néerlandaise. Selon moi, elle ne peut être portée à son maximum que si elle est travaillée dans toutes ses dimensions. Cela suppose d’être présent sur tous les terrains à la fois avec des interactions entre chacune des dimensions. La diplomatie culturelle aura par exemple un impact sur la diplomatie politique. Alors que dans d’autres pays, le principal enjeu sera militaire, sécuritaire ou économique. 

Vous êtes donc un généraliste de la diplomatie ?
Ce qui me plait, c’est exercer plusieurs métiers en même temps. Il y a la diplomatie bilatérale pour représenter son pays, ou se spécialiser dans une région ou une zone géographique, Afrique, Chine ou Japon. Il y a la diplomatie multilatérale autour d’organisations internationales comme le FMI ou les Nations-Unies. Le charme de l’ambassade à La Haye, c’est que c’est les deux à la fois. C’est travailler sur la relation entre les deux pays, mais aussi être représentant permanent auprès de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et suivre l’actualité des juridictions internationales. Enfin, j’essaie de me déplacer le plus possible car il n’y a rien de pire que de rester dans son ambassade.

« Je croyais connaître ce pays mais je l’ai découvert. Je suis impressionné par la qualité, le professionnalisme et la puissance des institutions culturelles néerlandaises, et cela dans tous les domaines ».

A quoi ressemble votre emploi du temps ?
Prenons l’exemple d’aujourd’hui ! Je commence toutes les journées à 9h par une réunion avec le service presse de l’ambassade pour voir les principaux sujets, l’ambiance générale, les priorités du moment. Après notre entretien, je vais rencontrer l’un des principaux collaborateurs du ministre des Affaires étrangères néerlandais. On va discuter de sujets qui intéressent la relations bilatérale, les visites des officiels, les prochaines échéances électorales, on va parler d’Europe et du Brexit, de façon à voir les positions des uns et des autres. J’ai ensuite un déjeuner avec l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, on va parler Syrie, Libye… Puis j’ai une réunion avec l’ensemble des services de l’ambassade qui porte sur des questions de diplomatie économique. Je rencontrerai après deux stagiaires de l’ENA de passage ici.

Vous avez pris vos fonctions en mars 2016. Six mois après votre arrivée, quel regard portez-vous sur Les Pays-Bas ?
Je croyais connaître ce pays mais je l’ai découvert. Comme beaucoup, j’assimilais les Pays-Bas à Amsterdam qui est une ville fantastique, un peu comme on assimile les Etats-Unis à New York. Je découvre toute la richesse autour, Rotterdam, Utrecht. Je n’ai encore pas eu le temps de me déplacer dans le nord du pays dont on dit que c’est une splendeur.

La France et les Pays-Bas sont deux démocraties même si elles s’organisent différemment. Elles ne sont pas si nombreuses que ça dans le monde. Elles sont attachées viscéralement à des valeurs qu’elles ont en commun : les droits de l’homme, la liberté d’expression et la liberté de la presse. Mais je m’aperçois aussi qu’il y a une fausse proximité culturelle entre ces deux pays. Les Français et les Néerlandais sont très différents. Il y a cette idée que les Pays-Bas sont trop loin pour être familiers et trop près pour être exotiques. On se fréquente sans qu’il y ait finalement une vraie connaissance intime de l’autre. 

L’exercice diplomatique a-t-il un accent particulier ici ?
J’ai encore du mal à en identifier toutes les raisons, mais il est très agréable de vivre et travailler ici. Les gens sont disponibles, détendus, ils ont une efficacité dans le travail, une réunion commence à l’heure avec un agenda et des conclusions. On m’avait aussi beaucoup dit que les Néerlandais sont très directs et c’est une qualité pour moi. Il n’y a ni palabre, ni malentendu.

Vous avez été Délégué permanent de la France auprès de l’UNESCO. Qu’est-ce qui vous fait rêver aux Pays-Bas en matière de culture ?
Je suis impressionné par la qualité, le professionnalisme et la puissance des institutions culturelles néerlandaises, et cela dans tous les domaines. Par leurs bibliothèques, leurs centres de recherches, leurs musées, et leurs universités qui sont très bien classées au niveau international.

La France et les Pays-Bas sont des pays de très grande culture. Leurs institutions ont des relations que l’on peut encore porter à un niveau supérieur pour développer ensemble des politiques culturelles. L’un des enjeux dans les mois à venir sera d’élargir les partenariats à l’ensemble du territoire, et pas seulement entre le Louvre et le Rijkmuseum. Il y a des choses splendides ailleurs, on peut tout à fait imaginer associer Rotterdam et Marseille par exemple.

Paris vous manque-t-elle ?
Pas vraiment. J’y vais régulièrement, et je suis souvent très heureux de revenir ici.

Recueillis par Anne Leray


(1) Un ambassadeur est nommé en dernier lieu par le Président de la République au Conseil des ministres sur proposition du ministre des Affaires étrangères.

(2) Le Palais de la paix, à La Haye, est le siège de la Cour permanente d’arbitrage, et abrite la Cour internationale de justice ainsi que l’académie de droit international de La Haye.

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